De l’information au piège à clics

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De l’information au piège à clics

Message non lu par politicien » 30 oct. 2017, 21:23:31

De l’information au piège à clics

01 août 2017, 00:00:00

En accès libre // par Sophie Eustache & Jessica Trochet (août 2017)

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Levalet. – « On the Run » (Au pas de course), 2016


Usiner en quelques minutes des articles insolites sur le dernier sujet qui agite les réseaux sociaux, y glisser des références flatteuses aux annonceurs publicitaires, saupoudrer l’ensemble de vidéos amusantes qui feront le tour d’Internet : la recette a porté à des sommets l’audience des sites d’info-divertissement Melty, Konbini ou encore BuzzFeed. La presse traditionnelle porte sur ces jeunes concurrents un regard ambivalent fait de mépris pour un journalisme ouvertement bâclé et de fascination pour le nombre de visites qu’il génère.


Cofondateur de Melty et président de l’entreprise jusqu’en mars dernier, M. Alexandre Malsch a été décrit comme un « prodige numérique » (LeMonde.fr, 16 août 2014) qui « parle à l’oreille des ados » (L’Obs, 7 février 2016) et a fait l’objet de dizaines de reportages élogieux. « Ce qui nous agaçait le plus connaissant nos conditions de travail, qui n’étaient pas idéales, c’était d’être à ce point encensés comme étant une entreprise très cool : on a une table de ping-pong, on travaille dans des hamacs avec des ordinateurs portables. Il y a des canapés, une télé, une salle avec des jeux vidéo… Tu es entre copains, donc tu ne comptes pas tes heures », raconte Mathieu (1), ancien rédacteur en chef adjoint de MeltyStyle, un site consacré à la mode masculine et aux nouvelles technologies, et rédacteur en chef de VirginRadio.fr, dont le groupe Lagardère a sous-traité la production éditoriale au groupe Melty. Mathieu a quitté l’entreprise à la suite d’un syndrome d’épuisement professionnel.


Car derrière les décors acidulés se cache un univers de forçats. Melty fonctionne en partie grâce au « contenu » fourni par des autoentrepreneurs payés en fonction du nombre de clics qu’a généré l’article : 4 euros au minimum, et un maximum de 30 euros quand le texte atteint les dix mille vues en vingt-quatre heures. Ce système, qui rappelle celui des cueilleurs saisonniers payés au kilo, résume bien la vision du fondateur du groupe : « Je trouve ça tellement dommage que les salariés n’arrivent pas à se dire parfois que leurs acquis sociaux ne sont plus compétitifs par rapport au marché (2)  », confiait M. Malsch au journaliste William Réjault en 2015. « Certains pigistes autoentrepreneurs dont c’était l’unique revenu travaillaient tout le temps. Ce qui marchait le mieux chez Melty, c’était les séries américaines, donc en horaires décalés. Beaucoup de free-lances commençaient dès 5 heures du matin », détaille l’ancien rédacteur en chef adjoint. Pour arrondir leurs fins de mois, les rédacteurs permanents avaient la possibilité d’écrire en dehors de leurs heures de travail, chaque article étant rémunéré 10 euros sous la forme d’une prime exceptionnelle, pour échapper aux cotisations sociales : « Vu qu’on était mal payés, la plupart le faisaient. Certains mois, je rédigeais soixante papiers en plus. J’y passais mes samedis, j’allais à la rédaction. Pour nous, c’était tout le temps la course à l’argent et à l’audience. » Selon le collectif Génération précaire, l’entreprise faisait appel en 2014, « en plus de ses soixante-douze salariés, à soixante free-lances en autoentreprise et à trente stagiaires (3)  ».

L’algorithme rédacteur en chef


Entre site de divertissement et agence de communication, Konbini prend également ses aises avec le code du travail en recourant largement aux autoentrepreneurs, obligés de travailler à la rédaction avec leur propre matériel. « Quand la ministre de l’éducation Najat Vallaud-Belkacem est venue, elle s’est exclamée : “Qu’est-ce que ça fait plaisir de voir une si belle rédaction, c’est rare maintenant !” J’avais envie de lui répondre : “Mais ouvre les yeux, on est tous précaires ici, la plupart en autoentrepreneur...” », s’indigne Hélène, rédactrice pour Konbini. Elle dénonce aussi l’accent mis sur les futilités au détriment des conditions de travail. « Dans l’espace ouvert, on a du mal à trouver une place où s’asseoir pour travailler, par contre il y a des baby-foot. La blague, c’est de dire qu’on va retourner le baby pour en faire un bureau ! »


Ces sites ont pour spécialité la production industrielle à bas coût de contenus destinés aux jeunes. Melty est à l’information et à la culture ce que McDonald’s est à la gastronomie. Son choix d’abreuver les 12-25 ans d’articles sur Justin Bieber, Game of Thrones ou Beyoncé n’a rien de neutre : il s’agit de créer un environnement rédactionnel positif pour porter le message des annonceurs. Ces derniers paient non pas pour afficher un bandeau à côté des articles, mais pour figurer au cœur du texte lui-même. La proverbiale frontière entre information et publicité, ce rempart infranchissable que les journalistes des plus prestigieuses publications appellent « mur de Berlin », a cédé face aux assauts de l’argent. Pour mieux convaincre, la publicité prend l’apparence de l’information. Ce financement du contenu éditorial par les marques se nomme publicité native (native advertising). Il signe l’esprit de l’époque. Lorsqu’il dirigeait son site, M. Malsch mettait un point d’honneur à déjeuner une fois par semaine au parc d’attractions Disneyland. Puis il transposait cet univers de carton-pâte dans le monde de l’information. « Dans une conférence de rédaction, se souvient Mathieu, il pouvait nous dire : “Vous utilisez un langage trop journalistique, nous on fait du buzz, on fait du divertissement. Au lieu de dire ‘la rédaction vous conseille ceci’, vous écrivez ‘on a trop kiffé.’” Mais, quand tu signes un article de ton nom, même s’il est écrit en vingt minutes parce que c’est une usine, tu veux quand même que ça reflète une certaine qualité. Ta responsabilité est en jeu. » Début 2017, le groupe se prévalait d’une audience importante : vingt-sept millions de visiteurs uniques par mois sur le Web et les plates-formes sociales (Facebook, Snapchat, Instagram).


Et pour cause : la course au clic oriente jusqu’au choix des sujets. Le véritable rédacteur en chef de Melty est un algorithme nommé Shape qui analyse les habitudes des lecteurs (thèmes de conversation sur les réseaux sociaux, recherches Google et tendances sur Twitter) afin de définir les sujets susceptibles de générer le plus d’intérêt. Stagiaire chez Melty en 2010, Mathilde se souvient d’une logique absurde : « Dès que l’algorithme voyait un sujet remonter dans les statistiques, il fallait faire un article dessus, même s’il n’y avait pas d’info. Une fois, je suis allée voir la rédactrice en chef, et je lui ai dit que je n’avais pas d’info sur le thème demandé (la chanteuse Britney Spears). Elle m’a répondu : “Ce n’est pas grave, tu spécules.” » Depuis, le groupe a développé de nouveaux outils internes, non plus pour détecter les tendances, mais pour les imposer. L’idée est de poser des lignes et de voir à quels appâts mordent les lecteurs.


Pour maintenir les audiences, les rédacteurs inondent le Web d’articles calibrés pour optimiser le référencement sur Google — notamment en répétant sans cesse le mot-clé. Pour une personne, huit articles rédigés par jour ne représentent pas un rythme exceptionnel.

(...)

Difficile de discerner la moindre ligne éditoriale ou hiérarchisation de l’information. « BuzzFeed est un média qui repose sur le partage plus que sur le clic. On écrit pour des lecteurs et lectrices qui vivent sur Internet et sur les réseaux sociaux, qui ont envie de partager des articles informatifs ou divertissants parce que ça leur parle, que ça les touche, que ça les énerve, que ça les fait rire... », précise la rédactrice en chef, Cécile Dehesdin. À la différence de celui de la presse traditionnelle, le trafic de BuzzFeed provient essentiellement des réseaux sociaux. Cette dépendance à l’égard des géants de la Silicon Valley et de leurs algorithmes de référencement, qui concerne également MinuteBuzz, Melty et Konbini, dessine à ces médias un avenir en pointillé. En 2011, le moteur de recherche Google a modifié son algorithme pour faire plonger vers le bas du classement les articles de type « piège à clics » qui parasitaient souvent la tête de liste (6). Plusieurs « fermes de contenus » qui, déjà, débitaient en rafales ces textes dénués de fond ont dû changer de stratégie.



Article complet sur https://www.monde-diplomatique.fr/2017/ ... ACHE/57804
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GAB
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Re: De l’information au piège à clics

Message non lu par GAB » 31 oct. 2017, 07:01:35

La vente de temps de cerveau disponible n'est pas une nouveauté .
Disons qu'elle s'améliore ( ou empire suivant le point de vue ) .

http://www.acrimed.org/Le-Lay-TF1-vend- ... disponible
Et pendant ce temps là le permafrost décongèle .

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mordred
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Re: De l’information au piège à clics

Message non lu par mordred » 31 oct. 2017, 11:52:52

Il y a des mauvaises herbes à anéantir dans ma commune. Certains seraient plus utiles à le faire que d'être payé à baver.
"La mer était très forte. Je pense qu'il était bien trop vieux pour aller à la pêche aux maquereaux".
Feu Dédé la fleur; bien souffrant (Ouessant) et Yann Tiersen (mondialement connu).

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Jeff Van Planet
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Re: De l’information au piège à clics

Message non lu par Jeff Van Planet » 31 oct. 2017, 18:57:17

Je ne connais aucuns de ces sites.
que leur reproche-t-on au juste? de faire du "putaclic"?
Le grand problème de notre système démocratique c'est qu'il permet de faire démocratiquement des choses non démocratiques.
J.Saramago

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